Santé/Suicide au travail : Un phénomène qui prend de l’ampleur mais qui reste difficile à appréhender

Les suicides liés au travail, au coeur de l’actualité avec France Télécom, sont difficiles à appréhender et à quantifier, mais ils prennent de l’ampleur, selon des spécialistes, même si très peu aujourd’hui sont reconnus comme accidents du travail.

“Il n’existe pas de recensement du nombre de suicides ayant eu lieu sur le lieu de travail ou présentant une forte présomption d’être liée au travail”, soulignait un rapport sur les risques psychosociaux remis au gouvernement en mars 2008. “Les statistiques du suicide sont extrêmement imprécises, et il y a des incertitudes dans tous les domaines, et en particulier par rapport au travail, où il y a des choses qui sont sinon dissimulées, du moins pas dentifiées comme telles”, analyse Christian Baudelot, sociologue à l’Ecole normale supérieure et spécialiste du suicide.

Le taux de suicide dans la population française s’est élevé à 16,3 pour 100.000 habitants en 2007 (incluant les personnes âgées, qui se suicident beaucoup), selon l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). L’Inserm ne donne pas de taux de suicide pour la population active, mais précise que chez les hommes de moins de 65 ans, il frôle les 20 pour 100.000, et dépasse les 30 pour 100.000 entre 35 et 59 ans.

A France Télécom, les syndicats ont dénombré en 18 mois, 23 suicides de salariés (dont une femme), pour un effectif de 100.000 personnes, dont 64% d’hommes. Un taux comparable aux chiffres de l’Inserm, mais qui ne détaille pas les suicides liés au travail et n’inclut pas la totalité des suicides de salariés de l’entreprise. Ce sont “tous les suicides dont on a eu connaissance, à l’exception de ceux qui ont pu avoir lieu alors que le salarié était en arrêt maladie ou en longue maladie”, a expliqué Francis Hamy (CFE-CGC).

Selon la direction, les suicides ne sont pas en augmentation sur moyenne période : ils étaient 28 en 2000 et 29 en 2002.

Pour Christophe Dejours, psychologue et auteur de “Suicide et travail, que faire?”, un suicide sur le lieu de travail montre “indubitablement que le travail est en cause”, tout comme ceux “en dehors du lieu de travail mais où les gens ont laissé des lettres”. “Un certain nombre d’autres suicides sont probablement en rapport avec le travail mais se produisent en dehors du travail, et demandent des enquêtes compliquées”, note-t-il.

Une extrapolation d’une étude menée en 2003 en Haute-Normandie par l’inspection médicale du travail, avait estimé entre 300 et 400 par an les suicides au travail en France, mais les experts restent prudents. “Le plus important, ce sont les tendances”, affirme Christian Baudelot. “Là, il est certain que le suicide au travail monte”. “Aujourd’hui, ce sont des formes de suicides vindicatifs, des vengeances”, pour dénoncer “un climat et des conditions de travail délétères”, estime-t-il.

Il y a plus de suicides au travail en France parce que “la relation d’implication au boulot et le salut par le boulot est plus fort qu’ailleurs”, ajoute-t-il.

Selon la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), 49 suicides de salariés du privé ont fait l’objet d’une déclaration obligatoire de l’employeur comme accident du travail en 2008, mais après enquête, la Cnam n’en reconnaît en moyenne comme tel qu’un sur cinq.

Pour Jean-François Naton, administrateur (CGT) à la Cnam, “on est encore dans la préhistoire en matière de reconnaissance” des suicides comme accidents du travail. “C’est une bataille de titan”, car les employeurs invoquent “l’individu et sa fragilité”, pour éviter de devoir verser des indemnités et de voir leurs cotisations à la sécurité sociale augmenter.

Avec AFP


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